Colloque "J’ai tué" : Violence guerrière et fiction
| | "But war means death". La mise à mort de l’ennemi dans un cinéma sous contraintes : le film de combat américain de la Seconde Guerre mondiale (1942–1945)
Alain Kleinberger (Paris X)
[26 mars 2009 à 15h40]
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Session Cinéma, présidée par Jean-Loup Bourget (DHTA, ENS).
Dans la mise en scène de la mort de l’ennemi, Hollywood a-t-il pu concilier les impératifs du Code de Production, les attentes de la doctrine Wallace telles que les relaie l’Office of War Information, les exigences du public et celles des cinéastes qui étaient eux-mêmes combattants ? Dans cette communication organisée autour de l’analyse de quelques scènes parmi les plus transgressives, nous chercherons les traces de ce tabou qui pèse sur le "plaisir de tuer", étudierons ses formes narratives et interrogerons sa valeur cathartique.
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| Alain Kleinberger (Paris X) Alain Kleinberger est maître de conférences en études cinématographiques à l’université Paris X (Nanterre). |
Colloque "J’ai tué" : Violence guerrière et fiction
Les conflits contemporains ont conduit à sensibiliser simultanément les écrivains et le grand public à la thématique de la guerre. Organisé les 26 et 27 mars 2009 à l’École normale supérieure, ce colloque réunit, autour des questions de la représentation de la violence guerrière dans la fiction, des spécialistes de la littérature, du cinéma et des historiens en s’efforçant de favoriser des perspectives croisées. La formule célèbre "J’ai tué" de Blaise Cendrars balise le champ d’étude, celui de la violence directe infligée de près, au combat ou dans son contexte immédiat, lors des deux guerres mondiales, des guerres de décolonisation et quelques autres grands conflits du XXe siècle.
À l’écoute des spécialistes universitaires, la rencontre donne également la parole aux créateurs dont les œuvres ont abordé la problématique de la représentation de la violence directe sur le champ de bataille. Leur point de vue permet de prendre la pleine mesure des différents aspects esthétiques et éthiques qu’impliquent la mise en scène du geste de tuer. Une table ronde animée par Pierre Schoentjes réunit Gilbert Gatore et Laurent Mauvignier du côté de la littérature, tandis que François Bernard intervient pour aborder le cinéma et Patrick Chauvel pour la photographie.
Pour en savoir plus sur ce cycle ...
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Liste complète des enregistrements de ce cycle par ordre chronologique :
- Ouverture du colloque "J’ai tué" : Violence guerrière et fiction du 26 mars 2009 — Monique Canto-Sperber, Déborah Lévy-Bertherat et Pierre Schoentjes
Accueil par Monique Canto-Sperber, directrice de l’École normale supérieure.
Introduction par Déborah Lévy-Bertherat (ENS) et Pierre Schoentjes (université de Gand).
- Guerre juste et littérature : un soldat en tue un autre du 26 mars 2009 — Pierre Schoentjes
Je considérerai un certain nombre d’œuvres contemporaines qui mettent en scène des conflits armés, afin de voir quelle place elles font à la représentation de la violence extrême et, en particulier, à l’image du combattant qui tue de ses propres mains. Je le ferai avec une attention particulière pour les enjeux éthiques auxquels elles invitent, ou n’invitent pas, à réfléchir. Le champ d’étude est celui de la violence directe infligée de près, lors du combat ou dans son contexte immédiat.
Pour observer la violence personnelle extrême, j’ai retenu des fictions inspirées par trois conflits s’inscrivant dans l’après-héroïque : la Première Guerre mondiale, la Guerre du Vietnam et les guerres de l’Afrique contemporaine. Peu importe pour mon propos si les conflits au Congo, en Côte d’Ivoire ou au Rwanda méritent ou non de se voir attribuer la désignation de "guerre" ou doivent être qualifiés de "guerre tribale" ou de "conflit armé".
- "Les hommes bons ne tuent pas" : violence guerrière, éthique et idéologie du 26 mars 2009 — Déborah Lévy-Bertherat
Session Grande Guerre, présidée par Pierre Schoentjes (université de Gand).
Alors que, dans la plupart des récits de la Première Guerre mondiale, la figure de l’intellectuel est mise au service d’un devoir de témoigner pour les victimes et d’une dénonciation pacifiste de la guerre, certains textes la placent face à l’acte guerrier par excellence, l’acte de tuer. Dans deux brefs récits portant le même titre, J’ai tué, Cendrars (1918) et Boulgakov (1926) apportent des réponses divergentes à la question centrale du rapport entre violence guerrière et violence meurtrière. Mais les deux textes ont en commun de souligner la rencontre entre l’intellect et l’action : celui qui tue (un poète, un médecin) s’interroge précisément sur le sens de son acte, sur ses liens avec l’humanité, dans les deux sens du terme. La question traverse le recueil de Babel, Cavalerie rouge (1926). Son narrateur, Lioutov (de lioutiy, "féroce"), chroniqueur de la campagne de Pologne, décrit avec une horreur mêlée de fascination les actes de violence commis autour de lui : exécutions de civils, viols, massacres de prisonniers. La justification de la violence par la mission révolutionnaire est remise en cause par l’autre versant de Lioutov, celui de l’intellectuel juif, qui écoute le vieux Guédali saper sa justification idéologique de la guerre : "Les hommes bons ne tuent pas". On pourra clore cette réflexion en mentionnant l’évolution de l’écriture de Faulkner, de Soldier’s Pay (1926) à A Fable (1954) : la figure du héros sacrifié de la Première Guerre mondiale cesse d’être l’occasion de défendre des thèses pacifistes pour illustrer de manière complexe la théorie de la guerre juste.
- Justifier la violence. Le problème de la rhétorique pour l’élimination de l’ennemi et du traître dans le roman résistancialiste du 26 mars 2009 — Yan Hamel
Session Deuxième Guerre mondiale, présidée par Michel Murat (LILA, ENS).
Adaptant le concept sociologique de mémoire collective défini par Maurice Halbwachs aux besoins de l’étude des formes romanesques, cette communication proposera une analyse sociocritique d’une quinzaine de romans français portant sur la Seconde Guerre mondiale publiés à partir de 1945. Les œuvres de Simone de Beauvoir, Roger Vailland, Romain Gary, Vercors, Marcel Aymé, Jean Genet, Louis-Ferdinand Céline, Roger Nimier, Jorge Semprun, François Nourissier et Marguerite Duras permettent de saisir notamment que le rappel de la violence guerrière perpétrée à l’endroit soit de l’ennemi allemand, soit du collaborateur, fut un enjeu idéologique et esthétique déterminant. Revisitant à leur manière propre ce motif, les romans contribuent à construire des "mémoires collectives" conflictuelles des violences guerrières perpétrées, entre 1939 et 1945, par les Résistants et les autres troupes françaises combattant dans le camp des Alliés. C’est là, tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, une manière de défendre une vision spécifique de l’être humain, de la société, de la nation et de la littérature.
- "La Guerre, un pays de fées perverti" : violence militaire et personnelle dans Les Bienveillantes de Jonathan Littell du 26 mars 2009 — Vicky Colin
Session Deuxième Guerre mondiale, présidée par Michel Murat (LILA, ENS).
"C’était donc cela, la guerre, un pays de fées perverti, le terrain de jeu d’un enfant dément qui casse ses jouets en hurlant de rire, qui jette gaiement la vaisselle par les fenêtres ?" Cette métaphore de Gilbert Keith Chesterton est citée dans Les Bienveillantes de Jonathan Littell, le roman polémique mais couronné de prix où la violence organisée par la machine nazie est centrale. À travers le personnage fictif de l’Allemand Max Aue, Littell fait le tour de la Deuxième Guerre mondiale : du combat de Stalingrad aux camps de concentration en passant par l’exécution massive à Babi Yar, en Ukraine. La "Shoah par balles" a généré des horreurs qui sont parmi les plus atroces de l’humanité : pour chaque victime, une balle, pour chaque balle, un tireur. L’ancien combat de corps à corps est réduit à un geste orchestré, redondant, sériel.
Dans le roman, Max Aue participe à ces tueries en nazi loyal, et pourtant son déchirement intime est fascinant : "Même les boucheries démentielles de la Grande Guerre [...] paraissaient presque propres et justes à côté de ce que nous avions amené au monde", dit-il en parlant des exécutions. Les Bienveillantes est un véritable laboratoire de la violence extrême et des pensées intimes du bourreau : à côté des actes militaires et professionnels de Max, nous avons le privilège d’être témoins de ses meurtres personnels, que Littell nous donne à lire avec le même souci du détail que dans les scènes de guerre. Cette juxtaposition exceptionnelle de la violence du front et des agressions personnelles de Max Aue nous interroge sur ce qui réunit ces deux formes de brutalité. Est-ce sa folie psychopathique qui lui permet de grimper les échelons de la SS ? Ou est-ce, à l’inverse, la violence guerrière qui empoisonne son comportement civil ? La réponse demeure incertaine, mais les questions résonnent d’autant plus fort.
- "But war means death". La mise à mort de l’ennemi dans un cinéma sous contraintes : le film de combat américain de la Seconde Guerre mondiale (1942–1945) du 26 mars 2009 — Alain Kleinberger
Session Cinéma, présidée par Jean-Loup Bourget (DHTA, ENS).
Dans la mise en scène de la mort de l’ennemi, Hollywood a-t-il pu concilier les impératifs du Code de Production, les attentes de la doctrine Wallace telles que les relaie l’Office of War Information, les exigences du public et celles des cinéastes qui étaient eux-mêmes combattants ? Dans cette communication organisée autour de l’analyse de quelques scènes parmi les plus transgressives, nous chercherons les traces de ce tabou qui pèse sur le "plaisir de tuer", étudierons ses formes narratives et interrogerons sa valeur cathartique.
- La représentation de l’acte de tuer dans quelques films américains sur la guerre du Vietnam du 26 mars 2009 — Laurent Véray
Session Cinéma, présidée par Jean-Loup Bourget (DHTA, ENS).
L’expérience de la guerre du Vietnam a profondément marqué la société américaine, laissant des traces diverses et variées dans la mémoire collective. C’est ainsi que, parmi d’autres formes d’expression, plusieurs films de fiction importants et puissants ont été réalisés aux États-Unis, surtout durant les années 70–80. Il s’agira, dans cette intervention, à travers l’analyse de certaines séquences significatives prises dans différents exemples, de montrer l’évolution de l’acte de tuer en temps de guerre, et de tenter d’en expliquer les enjeux symboliques. L’idée générale étant que ce conflit mal assumé a transformé au cinéma le rapport à la figuration de la violence infligée au "corps de l’ennemi", qu’il soit civil ou militaire.
- Table ronde d’écrivains et de cinéastes du 26 mars 2009 — François Bernard, Patrick Chauvel, Gilbert Gatore et Laurent Mauvignier
Table ronde animée par Pierre Schoentjes (université de Gand).
- Raconter des histoires de "là-bas" : la narration de la violence directe dans la guerre d’Algérie du 27 mars 2009 — Philip Dine
Session Algérie, présidée par Jean-Charles Darmon (ENS).
Cette communication se propose une relecture d’un échantillon de romans français écrits entre 1954 et 1992 ayant pour sujet la guerre d’Algérie. Plus particulièrement, l’analyse traitera de la représentation littéraire de la violence directe dans un conflit qui a provoqué la mort d’environ 20000 combattants français et celle d’entre 250000 et 400000 Algériens (les chiffres sont toujours contestés et le gouvernement algérien préfère depuis longtemps le chiffre d’un "million de martyrs"). Bien qu’étant objectivement "sans danger" pour la plupart des quelque deux millions de soldats français qui y ont fait leur service militaire – et qui avaient donc un taux moyen de mortalité de moins de 1% –, ce conflit est typiquement représenté selon les normes de la souffrance militaire lors des deux guerres mondiales. Par conséquent, la littérature française de la guerre est dominée par des textes insistant sur le danger physique et les traumatismes psychiques qui en résultent, menant souvent à la maladie mentale, voire au suicide des (anciens) combattants. En revanche, les romans ayant comme sujet la mort – plutôt que de la torture – des Algériens aux mains des militaires français sont plutôt rares. Cette communication prendra donc comme sujet les quelques fictions qui traitent ouvertement de telles morts, et se propose de les interroger en vue de faire l’analyse des choix éthiques, esthétiques et idéologiques qui les sous-tendent.
- La guerre d’Algérie, ou la violence en miroir du 27 mars 2009 — Catherine Milkovitch-Rioux
Session Algérie, sous la présidence de Jean-Charles Darmon (ENS).
Comme celle des conflits précédents, l’écriture de la guerre d’Algérie exprime fréquemment tant le déferlement d’une violence psychotique que la légitimation du sacrifice de la vie humaine. Dans la littérature algérienne, en particulier, l’hécatombe apparaît comme le signe tragique de la naissance d’une nation : Abraham et le sacrifice sont évoqués dans une glorification épique de la mise à mort de ceux – souvent parmi les plus jeunes – qui sont, selon l’expression de Kateb Yacine, "aux avant-postes du destin". L’ensauvagement du conflit ne se limite pas au sacrifice de héros de la libération : il se poursuit dans la légitimation de tous les moyens du combat, jusqu’aux bombes destinées aux civils : car, écrit Kateb des poseuses de bombes, "C’est par vos yeux que la nation verra le jour !" (Les Ancêtres redoublent de férocité). Cependant, l’acte de tuer fait également l’objet de mises en scène et de mises en abyme qui manifestent littéralement le retour du refoulé. Les œuvres d’Assia Djebar, de Messaoud Benyoucef, en particulier, figurent l’occultation – et l’exhumation – de la mémoire du meurtre dans des fables où les strates temporelles et historiques permettent non seulement de représenter la guerre de libération au miroir de la colonisation, mais aussi de mettre en abyme la mémoire des conflits du XXe siècle, pour réécrire, à la manière d’un palimpseste, la fiction de la brutalisation contemporaine.
- Les écrits de femmes : fictions sur la guerre d’Algérie du 27 mars 2009 — Benjamin Stora
Session Algérie, sous la présidence de Jean-Charles Darmon (ENS).
Le travail d’investigation à partir des romans ou autobiographies qui évoquent une époque particulière n’est-il qu’un simple prétexte à réflexion historique ou devons-nous, comme Michelet, estimer que la littérature peut être le lieu de déchiffrement du sens de l’histoire ? Sans vouloir forcément trancher entre ces questions, voici une "promenade" personnelle, en solitaire, à partir d’une production d’"archives" très singulière : les livres écrits et publiés par des femmes "pieds-noires" pendant une quarantaine d’années. Cent quarante femmes ont publié cent soixante-dix-neuf ouvrages en langue française entre 1960 et 2000, où peut se lire cette guerre de huit ans (1954–1962) qui a si profondément marqué les sociétés française et algérienne. Qu’elles s’expriment sous l’angle de la révolte et de la mélancolie ou de l’obsession d’un passé perdu, celui de l’Algérie française, la lente maturation du temps si cher aux historiens se donne partout à lire. Ce travail doit évidemment beaucoup à Mona Ozouf et ses Aveux du roman (Fayard, 2001).
- La représentation des tueurs lors du génocide rwandais : sens et réalité d’une violence extrême, entre témoignage et fiction littéraire (J. Hatzfeld, G. Gatore) du 27 mars 2009 — Catherine Coquio
Session Rwanda, sous la présidence de Déborah Lévy-Bertherat (ENS).
Il s’agit d’aborder la question de la représentation des tueurs et de l’acte de tuerie – et plus particulièrement des miliciens dits Interahamwe – en confrontant le corpus testimonial et le corpus littéraire, en particulier fictionnel, qui les fait apparaître. Ceci afin de saisir ce que ces textes nous donnent à comprendre (ou pas) de ce qui se montre dans cette violence-là. Je distinguerai, pour le premier corpus, entre les témoignages des tueurs, ceux des victimes et ceux des tiers – en m’appuyant surtout sur la trilogie de Jean Hatzfeld – et, pour le second, après un rapide état des lieux de la production rwandaise et non rwandaise, je ferai apparaître les enjeux relatifs à la poétique et au vécu de l’auteur, en interrogeant le cas du roman du jeune écrivain rwandais Gilbert Gatore, Le Passé devant soi, et sa réception française et rwandaise.
- Raconter la violence et la cruauté. Les tueurs chez Hatzfeld et Gatore se mettent en scène du 27 mars 2009 — Anneleen Spiessens
Session Rwanda, sous la présidence de Déborah Lévy-Bertherat (ENS).
En 2003, Jean Hatzfeld publie le deuxième volet de ce qui deviendra une trilogie sur le génocide rwandais. Dans Une saison de machettes, l’ancien reporter de guerre entre en dialogue avec les bourreaux emprisonnés dans le pénitencier de Rilima, dans l’espoir de découvrir "cette petite chose" qui change un homme ordinaire en tueur. En 2008, le jeune écrivain Gilbert Gatore publie en France son premier roman où il témoigne du drame qui a si profondément marqué son pays natal. Le Passé devant soi présente les récits enchevêtrés de deux personnages, victime et bourreau, qui se répondent dans un jeu de miroir complexe.
Nous proposons d’analyser, dans les deux ouvrages, les narrations des tueurs quand ils évoquent leur propre participation au génocide et, en particulier, les modalités selon lesquelles ils se mettent en scène. Protagonistes de leurs propres récits, ils occupent même le devant de la scène. Les tueurs qui ont franchi le pas des aveux ont tendance à "rationaliser" (J. Bourke) les événements violents et à créer une certaine image de soi qui permettrait d’atténuer la responsabilité individuelle : la violence leur était imposée, était nécessaire ou tout simplement inéluctable. En revanche, on constate qu’ils ont plus de difficulté à s’imaginer pendant des scènes de cruauté. Nous étudierons l’élaboration et l’usage de ces narrations par les bourreaux dans les ouvrages d’Hatzfeld et de Gatore.
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